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Quelle scène pour les arts de la rue ?
Dénomination : du théâtre de rue vers les arts de la rue
Le théâtre, une pratique - le théâtre, un bâtiment
Le théâtre, un nomadisme – la rue est déjà un théâtre.
Qu’est-ce qu’une scène ?
Est-ce un lieu de simulacre ?
Les simulacres ne sont-ils pas partout, simplement comme rituels sociaux, formes ordinaires du lien social ? La fameuse société du spectacle. N’est-on pas dans cette société là, où personne ne cherche la réalité ? La réalité s’arpente aujourd’hui comme un mythe. Il faudrait carrément y croire. La réalité une fois. Il y a quelques temps, Baudrillard affirmait que la réalité n’aurait plus jamais l’occasion de se produire.
Alors faire du theâtre dans cette société là, c’est quoi ? Juste en rajouter ? La scène, elle est déjà là quand j’ouvre les yeux le matin. Même avant, dans mes rêves il y avait une scène. La scène c’est tout ce qui peut se donner à voir aux regards d’hommes jusqu’à la terre, pizza quand elle est vue d’en haut pour reprendre Sylvie Martin Lahmani.
Alors une autre approche de la scène, c’est l’acteur. Imaginons que la scène c’est ce qui est collé sous les pieds de l’acteur. Le véhicule du théâtre, c’est bien sur l’acteur. La scène le suit.
Revoyons le théâtre qui a lieu dans un théâtre. Sur la scène un des acteurs quitte le plateau et descend dans la salle, circule parmis les spectateurs : tous les regards le suivent, il emmène la scène avec lui, il emmène même le théâtre avec lui !
Mais quelle prétention, cet acteur qui fait tout, l’acteur, la scène et le théâtre à la fois.
En fait, on n’y croit pas tout à fait. Quand le roi est nu, il ne dure pas longtemps. Un acteur seul, lâché dans l’espace public, a des difficultés à « faire théâtre », à focaliser l’attention d’un public non convoqué, non convié, juste passant. A des difficultés à surmonter les sons de la ville ou la taille des espaces libres, à être vu et entendu d’un cercle de plus de 80 personnes, a du mal à faire passer une narration à des spectateurs zappeurs.
On voit bien que dans les années 70 et 80, il y a émergence d’un théâtre militant, qui n’abandonne pas les scènes de théâtre pour aller dans la rue, mais qui naît dans la rue, d’une revendication de la cité globale comme lieu de culture, sans barrière de classe et avec moins de référencements. La culture avec un grand C, qu’on enferme dans des Maisons comme Malraux, ça patinait dans les 6% de la population. Le choix d’alors fut de considérer que le théâtre était la ville . Et des groupes naquirent aux Etats Unis et en Europe, créant un théâtre de rue citoyen.
Pour ces groupes, la question de la scène allait se poser : il ne suffisait pas d’avoir résolu d’une manière militante l’adresse à une large population, la question d’où je parle était là, la question de la scène sous les pieds de l’acteur.
Ici, je ne veux pas faire une histoire des arts de la rue. Je ne peux parler maintenant que des pratiques du groupe ilotopie, que j’ai initié en 79 et que je codirige avec Françoise Léger.
Base de départ : une île en Camargue, en occupation précaire qui dure toujours.
Un postulat post-soixante-huitard = le désordre.
Une revendication économique et politique = être payé pour produire, donc gérer le désordre. Etre payé par de l’argent public pour s’affranchir de la sélection d’un public, sans rêver d’être un fonctionnaire du désordre.
Donc une part de travail sociologique dans la ville, repérer des rituels, des habitus, puis les révéler, ou les perturber, ou les trahir, si ça fait sens, dans le sens où l’on veut aller, c’est à dire vers une société consciente, capable encore de bouger vers la démocratie. Un objectif lointain, inateignable, une utopie.
Si le désordre est important, c’est d’abord qu’il contraint à repérer l’ordre, et ensuite que sa mise en oeuvre lève des hypothèses. Et ce sont ces bouquets d’hypothèses nouvelles qui font les plaisirs de notre travail théâtral.
Maintenant je reviens à l’acteur. Celui qui va faire l’acte. Pas le comédien, celui qui joue. Non, l’acteur.
Alors l’acteur, il est lourdement chargé ; il est militant, sous ses pieds, il y a la scène, autour de lui, il trimbale un théâtre sans le vouloir, il doit foutre le bordel, et lever des hypothèses. Et parfois dans la rue, parmis les voitures et au milieu de concitoyens très inattentifs.
En fait dans le parcours d’ilotopie, nous ne sommes pas uniquement restés dans la rue. Nous sommes allés dans les lieux de la société : les transports, les unités d’habitations, les lieux de culte commercial, les friches , les paysages, les non-lieux aussi.
Autour de cet acteur chargé, nous en avons mis d’autres, et surtout, nous avons toujours songé d’offrir aux passants ou aux publics des univers très scénographiés, offrant souvent les occurrences d’une confusion entre acteurs et spectateurs, ou simplement l’évitement de places trop déterminées, celles de ceux qui auraient quelque chose à dire et ceux qui ont à ce moment là des choses à voir, à entendre ou à suivre.
Rarement, l’acteur est seul à porter ce théâtre.
Bruno Schnebelin
Janvier 2006
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